3 juin 2012

Celui qui rêvait de grands espaces


Daté du16/05/2012

En novembre, lorsque nous sommes arrivés, la banquise était dense, solide et épaisse, elle s’étendait par-delà la ligne d’horizon. Ce terrain de jeu infini, longtemps considéré comme acquis, a disparu au fil de l’été sous l’action conjointe du soleil, des marées et des vents violents. Dès nos premières semaines à Dumont D’Urville, nous avions pérégriné au gré de la glace de mer, bien plus que nous le fîmes durant les mois qui suivirent. Il était encore de coutume d’aller au trou de pêche en quad pour poser une nasse (« une conduite sportive ? Moi ? Je ne vois pas de quoi vous voulez parler »), de partir jusqu’à l’île Florence à la recherche de rivières et de phoques à contrôler, de contempler l’immensité et la majesté d’une arche sculptée dans la glace par les éléments. Même les roches lointaines, paisibles et isolés des îles Hélène et Ifo furent foulées par nos pieds à cette époque où partir à la journée était encore possible.







Cette époque de liberté grisante fut rapidement révolue et on finit par trépigner d’impatience sur notre îlot à mesure que l’hiver avançait. Pendant tout le mois d’avril, ce fut un peu l’ascenseur émotionnel. Certains matins, les flots semblaient figés, une fine pellicule cristalline s’étant insidieusement formée pendant la nuit. Après des jours d’attente à regarder la banquise s’épaissir lentement mais sûrement,  l’affront ultime vint du ciel et le vent emporta tous nos espoirs de liberté à plusieurs reprises. Mon désir d’évasion était, quant à lui, parfaitement intact, alors pour canaliser un peu cette énergie débordante, je m’abandonnais à une hyperactivité quasi pathologique … Aller à la manchotière 5 fois par jour, grimper au sommet de l’île Bernard, attaquer la face Nord du Cervin, m’égarer dans le chaos de glace, sortir le snowboard (activité somme toute plus éreintante que son équivalent de métropole,  la remontée n’étant pas encore mécanique dans nos contrées), tester la voile de traction et attaquer avec ferveur les congères surnaturelles (pour une pelle de neige évacuée, l’équivalent de trois pelles de neige se redépose au même moment … efficacité, rentabilité, dépense d’énergie utile, je te passe les détails).


[En attente d'une dizaine d'autres photos ... ]

Puis après quelques semaines de patience, le temps des sorties de reconnaissance fut enfin venu. La tarière reprit de l’activité et la banquise fut peu à peu sondée en tous points. La glace était de nouveau présente, plane, solide et compacte. La reconnaissance vers les îles de Florence et de Débarquement fut sans nul doute celle que j’attendais avec le plus d’impatience. Je redécouvrais avec émotion les espaces infinis de glace là où le glacier de l’Astrolabe s’achève, la hauteur incroyable de certains bergs et leur aspect sculpté, les horizons vierges de toute civilisation et les femelles empereurs marchant paisiblement, en cadence, vers la polynie et vers la promesse d’un festin capital à leur survie et à celle de leur petit.

Photos c13, c14 et c15

Un cercle de 5 km est désormais ouvert et à notre portée, 5 km de liberté, 5 km d’évasion pure, 5km qui paraissaient dérisoires à notre arrivée ici mais qui sont désormais un bien précieux pour ceux qui aiment être dehors, profiter des grands espaces et, l’espace de quelques instants, se sentir l’âme d’un explorateur polaire ou d’un pionnier à la découverte de ce milieu inhospitalier.

Photos c16 et c17

12 mai 2012

Celui qui a la capacité d’agir comme un être humain


Daté du 04/05/2012



Ancré au sommet de son ilot, il contemple jour et nuit l’incroyable bacchanale des empereurs. Érigé un matin d’hiver austral, il représente pour moi la quintessence des valeurs qui m’ont permis d’emprunter ces sentiers incertains et détournés. Aussi loin que je m’en souvienne, ma vie a toujours été liée de près ou de loin à cette silhouette. On lui associe bien des noms et bien des usages, mais pour moi il reste indéfectiblement lié à cet établissement qui m’a vu grandir et évoluer, à ce lieu où j’ai tant appris et où j’ai fait quelques-unes des rencontres primordiales liées à ma courte existence. Les souvenirs remontent peu à peu à la surface et l’Inukshuk (c’est ainsi qu’on l’appelle communément) reprend une place prépondérante dans ma vie. A l’autre bout du monde, une vieille histoire mise entre parenthèse semble reprendre de la vigueur, il est temps que je passe le relai et que je partage le fruit de mes recherches, je n’ai que trop longtemps erré dans ce labyrinthe fangeux et chronophage. L’Inukshuk restera ce fil directeur immuable, cet étendard inaltérable qui saura toujours me guider vers des rivages plus sereins. Les pierres s’unissent comme autant de valeurs indissociables, et à la manière de cette effigie dressée, l’être en nous s’élève progressivement vers une destinée des plus intenses et des plus enrichissantes.




Pour la résistance : après les tempêtes record d’avril qui ont fait vibrer, avec force et fracas, les murs frêles de nos bâtiments et après les neiges tumultueuses qui ont transformé nos visages en sculptures cristallines.




Pour la patience : après les heures passées à la manchotière, tapis dans la neige, à suivre avec intérêt et passion les moindres comportements de ces empereurs à l’allure majestueuse, dans l’immobilité la plus complète.





Pour l’écoute : après les récurrentes sessions d’enregistrement, perdu dans la masse sonore et vibrionnante des mirifiques chants d’empereurs.



Pour la curiosité : après les levers difficiles au beau milieu de la nuit, mu par l’envie d’observer, ne serait-ce que quelques minutes, la splendeur éphémère d’une aurore australe.



Pour l’optimisme : après avoir souri intérieurement devant l’absurdité d’un retour dantesque du laboratoire au séjour (20 minutes pour faire 100 mètres, le vent de face, les rafales de neige fouettant mon visage, par une nuit dense et opaque en plein milieu de l’après-midi).



Pour l’étonnement : après avoir flâné quelques heures sur la banquise, loin de tout, sur cette réalité plane, uniforme et figée et s’être fait soulever le lendemain sur cette même banquise, devenue tourmentée, escarpée et mouvante suite à une rupture glacière sur le plateau continental.





Pour la sérénité : après un lever de soleil aux couleurs indescriptibles se reflétant sur la surface miroitante de la glace de mer.




Pour l’expérimentation : après avoir testé l’envol transitoire depuis le toit de Biomar.



Pour le partage : après quelques messages fondamentaux de préservation de l’environnement qui seront diffusés, je l’espère, à grande échelle d’ici quelques mois.



Et enfin pour la détermination : celle de réaliser ses rêves de gosse, de toujours croire en soi et en les possibilités qu’offre la vie aux plus persévérants.

29 avril 2012

Celui qui marchait en cadence


Daté du 11/04/2012


Ça faisait des mois qu’on plongeait dans les eaux froides de l’Océan Austral aux pourtours de l’Antarctique, des mois qu’on se gavait de poisson et de krill. Ça faisait du bien de manger plus que de raison et de ne pas avoir à revenir pour nourrir la progéniture. On avait renoué, avec un plaisir non dissimulé, avec nos plongées dans les eaux profondes et avec nos records d’apnée. Certains prétentieux jouaient un peu avec les limites en plongeant à 500 mètres et ne remontaient  que 20 minutes plus tard.  Notre temps en mer était révolu, on avait fait le tour de l’activité natation, on sentait que les jours se faisaient de plus en plus courts, qu’il était temps pour nous de revenir à la colonie et de se réinsérer dans la routine paisible et bien huilée du cycle de reproduction annuel.



Alors, ni une ni deux, nous avons commencé à rejoindre notre lieu de rassemblement, cette petite étendue de glace perdue à la Pointe de la Terre Adélie, quelque part entre les îles de Rostand et du Mauguen. On se rejoignait aux abords de la glace de mer, on retrouvait de vieilles connaissances. Dès que l’un de nous se décidait, après moult hésitations, à s’extirper de l’eau, on lui emboitait tous le pas. On se retrouvait enfin sur la glace ferme, on avait du mal à se déplacer étant donné notre flagrante surcharge pondérale après ces mois de festivités épicuriennes. Cahin-caha, on se mettait en route, on avait pris pour habitude de marcher les uns derrière les autres dans une belle file lente et ordonnée.  Le premier donnait la direction et la cadence, lorsqu’il s’arrêtait, on s’immobilisait tous derrière lui. Nos processions étaient plus ou moins importantes en fonction du nombre de participants aux abords de la banquise. Pour ma part, je m’étais décidé à sortir par une matinée ensoleillée, on avait marché longuement depuis Débarquement, on avait transité devant la croix Prud’homme où notre passage n’était pas passé inaperçu, il faut dire qu’on était plus de 200 à marcher en ligne les uns derrière les autres.






Une fois arrivés à la colonie, on fut accueilli par nos congénères déjà présents, certains venaient à notre rencontre, dans le but non feint de trouver un ou une partenaire. Au sein de notre communauté, les femelles sont plus nombreuses que les mâles, c’est pourquoi elles se déplacent plus activement dans la manchotière. Elles se mettent à entonner un chant si harmonieux qu’il nous vrille l’esprit, cette mélodie saccadée et envoûtante, propre à chacune d’elle. Après quelques semaines, les arrivées se firent plus rares, nous étions 6500 (1200 selon les autorités et 8400 selon les manifestants). La manchotière restait active jour et nuit, bercée par le fond sonore permanent des couples en période de pariade.






L’archipel semblait désert comme à l’accoutumée, quelques pétrels géants volaient encore çà et là et quelques étranges visiteurs parés de bleu électrique ou de rouge vif venaient de temps à autres vagabonder en bordure de notre colonie. Nous avons l’habitude de les voir chaque année, ils ont une allure, certes, étrange mais nous savons qu’ils ne sont pas une menace pour nous.

Certains ont retrouvé leur partenaire de l’année passée mais la majorité d’entre nous va se reproduire avec un nouveau mâle ou une nouvelle femelle. La période de copulation atteint désormais  son apogée, on ne réussira pas tous à se reproduire cette année mais les plus chanceux et les plus expérimentés d’entre nous se verront bientôt gratifiés d’un somptueux présent accordé par la nature, un œuf aussi somptueux que délicat qu’il nous faudra couver pendant des semaines et des semaines, sous la violence des vents catabatiques et dans l’obscurité dense et interminable des nuits australes.




3 avril 2012

Celui qui prenait de la hauteur


Daté du 27/03/2012


A Dumont D’Urville, il existe des secrets bien gardés, des expériences qui ne se dévoilent qu’aux yeux des initiés, des lieux féeriques hors de portée des regards. L’histoire que je vais te conter, cher lecteur, est à la croisée de ces chemins détournés, elle représente la quintessence même de ce que certains appellent « un instant hors du temps ». Le pacte avait été scellé en amont, la date choisie avec soin, les 3 coéquipiers triés sur le volet. Le soleil parachevait d’ores et déjà sa phase descendante alors que l’horloge n’indiquait pas encore 16h. Un matériel peu commun emplissait nos sacs à dos, les bagues métalliques et les pinces à baguer atteignaient des tailles outrancières. Cela ressemblait comme deux gouttes d’eau à une manip, somme toute, classique de bagage. Pourtant, on était en droit de se demander quel oiseau pouvait être à même de recevoir cet équipement à la démesure déconcertante.




Arrivés au sommet de l’île Rostand, nous n’eûmes pas à nous baisser comme à l’accoutumée, l’heure n’était pas à l’observation discrète de ces gigantesques volatiles au statut privilégié bénéficiant d’un droit à la quiétude absolue et au dérangement minimal. L’injonction stricte de non perturbation fut levée le temps du bagage annuel de la cohorte de poussins de Pétrels Géants. Ces oiseaux à l’envergure impressionnante,  au bec sculptural et aux yeux tempétueux semblent tout droit sortis de temps reculés,  une majesté irréelle émane d’eux et leur envol est toujours source d’un étonnement certain.




La plupart des adultes reproducteurs avaient déserté la colonie laissant derrière eux des nids débordants de structures osseuses hétéroclites. Les poussins encore largement duveteux semblaient couler des jours paisibles sur leur haut plateau. La technique de bagage reste, quant à elle, bien mystérieuse, aucune passation ne se fait, aucune explication n’est donnée, la découverte se répète de ce fait d’année en  année avec l’arrivée de nouveaux ornithologues. La capture fut peu commune, les poussins restèrent étonnamment calmes, se laissant plus ou moins manipuler, leurs becs massifs laissant des marques persistantes dans les biceps et les avant-bras à portée.





La journée se termina par le bagage du poussin du Mont des Géants, isolé sur son rocher, loin de ses congénères et de leur haut plateau serein, ayant résisté aux incessants allers retours de l’hélicoptère tout l’été. Ce fut sans nul doute le point d’orgue de cette escapade à nulle autre pareille, de ce moment en tous points unique, de ce petit fragment d’inconnu qui nous donne un peu plus envie de découvrir, chaque jour, les mille et une facettes de la Terre Adélie.


17 mars 2012

Celui qui appréhendait leur irrémédiable envol


Daté du 10/03/12

L’été tire peu à peu sa révérence, emportant avec lui l’autocratie diurne, la surpopulation chronique, les journées chevillées à l’implacable balancier du métronome, la quasi intégralité de la faune irréelle de cet archipel et certaines manips, inféodées à une saisonnalité immuable, en tout point enrichissantes et palpitantes. Une toute autre expérience est en chemin, celle de l’omniprésence  catabatique, de l’accrétion immuable des congères autour de chaque bâtiment, de l’hégémonie du ciel étoilé et des aurores australes, de la renaissance salvatrice de la banquise à perte de vue, du singulier affrontement entre les manchots empereurs et l’inqualifiable rudesse de l’hiver Adélien.




En février/mars, à Biomar, on est en plein dans le pic olfactif, bien au-delà du seuil d’inconfort pour un être humain lambda, frôlant asymptotiquement le degré de létalité foudroyante. La raison est assez élémentaire en soi, nous sommes au cœur du suivi annuel des poussins de toutes les espèces d’oiseaux. Une douche quotidienne ne s’avère plus suffisante pour nous assurer une cohabitation aisée et une intégration facile au sein de la communauté.




Les poussins de manchots Adélie ont profité de la débâcle et des voyages plus réguliers de leurs parents pour rattraper leur retard de croissance. Après avoir formé de sporadiques crèches çà et là, agrégations d’individus duveteux et bedonnants  en forme de simili réunions Tupperware, les jeunes poussins sont entrés de plein fouet dans l’adolescence. Arborant des crêtes ostentatoires, des implantations de duvet douteuses, ils ont revisité le meilleur des looks intemporels connus, allant de l’afro à la Jackson 5 à la communiste Robert Hue’s haircut en passant par la nuque longue, le collier de barbe et j’en passe … A l’instar de l’Astrolabe, les poussins de manchots Adélie ont eux aussi décidé de prendre le large. D’abord un peu apeurés par l’idée de plonger pour la première fois, ils ont fini, mus par l’émulation collective, par se mettre à l’eau. L’archipel se vide peu à peu de ses poussins, seuls restent les nombreux adultes en mue qui emplissent l’atmosphère de leurs plumes volatiles.






L’une des tâches les plus chronophages de cette fin de saison fut sans nul doute le bagage de tous les poussins de pétrels des neiges, de damiers du cap, de fulmars et de skuas de l’archipel de Pointe Géologie. On ne compte plus les heures passées à arpenter chaque recoin des îles à la recherche de ces nouveau-nés au pouvoir vomissant et salissant incommensurable. Des falaises abruptes et surprenantes de l’île Bernard, bien-nommé paradis des ornithos, au sommet panoramique et venteux du Mont Joli, tous les jeunes oiseaux ont reçu leur traditionnel estampillage métallique « Muséum de Paris ». La plupart d’entre eux ont désormais pris leur envol, laissant derrière eux des nids et des cavités  bien dissimulées, désespérément vides.






Les jeunes skuas virevolteront encore quelques temps au-dessus de nos têtes et les poussins fulmars ne quitteront pas incessamment  leur confortable et peu accessible falaise. Quelque part derrière l’île de Rostand, à l’abri des regards indiscrets, les poussins de pétrels géants continuent sereinement leur croissance, atteignant peu à peu l’envergure étonnante de leurs parents. On se dit alors que la beauté d’une expérience d’hivernage réside également dans cette quintessence de la variabilité, dans ces changements inhérents à la saisonnalité, dans ce panel d’expériences qu’il est possible de vivre au sein d’un même lieu, protéiforme et en perpétuelle évolution.