Daté du16/05/2012
En novembre, lorsque nous sommes arrivés, la banquise était dense, solide et épaisse, elle s’étendait par-delà la ligne d’horizon. Ce terrain de jeu infini, longtemps considéré comme acquis, a disparu au fil de l’été sous l’action conjointe du soleil, des marées et des vents violents. Dès nos premières semaines à Dumont D’Urville, nous avions pérégriné au gré de la glace de mer, bien plus que nous le fîmes durant les mois qui suivirent. Il était encore de coutume d’aller au trou de pêche en quad pour poser une nasse (« une conduite sportive ? Moi ? Je ne vois pas de quoi vous voulez parler »), de partir jusqu’à l’île Florence à la recherche de rivières et de phoques à contrôler, de contempler l’immensité et la majesté d’une arche sculptée dans la glace par les éléments. Même les roches lointaines, paisibles et isolés des îles Hélène et Ifo furent foulées par nos pieds à cette époque où partir à la journée était encore possible.
Cette époque de liberté grisante fut rapidement révolue et on finit par trépigner d’impatience sur notre îlot à mesure que l’hiver avançait. Pendant tout le mois d’avril, ce fut un peu l’ascenseur émotionnel. Certains matins, les flots semblaient figés, une fine pellicule cristalline s’étant insidieusement formée pendant la nuit. Après des jours d’attente à regarder la banquise s’épaissir lentement mais sûrement, l’affront ultime vint du ciel et le vent emporta tous nos espoirs de liberté à plusieurs reprises. Mon désir d’évasion était, quant à lui, parfaitement intact, alors pour canaliser un peu cette énergie débordante, je m’abandonnais à une hyperactivité quasi pathologique … Aller à la manchotière 5 fois par jour, grimper au sommet de l’île Bernard, attaquer la face Nord du Cervin, m’égarer dans le chaos de glace, sortir le snowboard (activité somme toute plus éreintante que son équivalent de métropole, la remontée n’étant pas encore mécanique dans nos contrées), tester la voile de traction et attaquer avec ferveur les congères surnaturelles (pour une pelle de neige évacuée, l’équivalent de trois pelles de neige se redépose au même moment … efficacité, rentabilité, dépense d’énergie utile, je te passe les détails).
[En attente d'une dizaine d'autres photos ... ]
Puis après quelques semaines de patience, le temps des sorties de reconnaissance fut enfin venu. La tarière reprit de l’activité et la banquise fut peu à peu sondée en tous points. La glace était de nouveau présente, plane, solide et compacte. La reconnaissance vers les îles de Florence et de Débarquement fut sans nul doute celle que j’attendais avec le plus d’impatience. Je redécouvrais avec émotion les espaces infinis de glace là où le glacier de l’Astrolabe s’achève, la hauteur incroyable de certains bergs et leur aspect sculpté, les horizons vierges de toute civilisation et les femelles empereurs marchant paisiblement, en cadence, vers la polynie et vers la promesse d’un festin capital à leur survie et à celle de leur petit.
Photos c13, c14 et c15
Un cercle de 5 km est désormais ouvert et à notre portée, 5 km de liberté, 5 km d’évasion pure, 5km qui paraissaient dérisoires à notre arrivée ici mais qui sont désormais un bien précieux pour ceux qui aiment être dehors, profiter des grands espaces et, l’espace de quelques instants, se sentir l’âme d’un explorateur polaire ou d’un pionnier à la découverte de ce milieu inhospitalier.
Photos c16 et c17



